Historique

La Société des Amis du Musée d’art et d’histoire de Genève

Genève connaît depuis longtemps une grande tradition de mécénat. C’est dans cet esprit de soutien et de volonté de promotion de l’art et de la culture qu’est créée la Société des Amis du Musée d’Art et d’Histoire (SAMAH), en 1948, succédant à la Société auxiliaire du Musée créée en 1897. La Société s’investit pour soutenir le musée et ses collections, mais également pour les enrichir et offrir à ses membres un accès privilégié aux expositions par le biais d’événements organisés spécialement à leur attention.

Des passionnés au service de la culture

Dès les premières années du XIXe siècle, Genève voit ses collections publiques s’étoffer rapidement, sans pour autant qu’elles ne soient réunies ; dans les grandes familles, il est par ailleurs de bon ton de rassembler des objets de natures très diverses, sortes d’inventaires à la Prévert et par définition de nature encyclopédique. Ces collectionneurs, avides de découvertes, de voyages, de nouvelles cultures, mais également soucieux de la sauvegarde et de la mise en valeur d’un patrimoine historique plus local, désirent partager leurs intérêts avec le public et se lancent dans différentes entreprises de mécénat. Grâce à la donation des sœurs Rath, le musée éponyme – dévolu aux beaux-arts – voit le jour en 1826. En 1882 la Ville achète la collection du graveur François Burillon, l’intègre dans le Musée des arts décoratifs[1], encore situé au Musée Rath. C’est en 1886 que les différentes collections municipales d’estampes sont regroupées dans un nouveau Cabinet des estampes. Par la suite les collections s’enrichissent considérablement, grâce à plusieurs personnalités qui s’engagent à leur tour en faisant des dons réguliers ou en léguant des lots d’œuvres importants. Parmi eux figurent entre autres Hippolyte Jean Gosse et Frédéric Raisin[2]. Gosse propose à plusieurs reprises des lots de gravures, Raisin offre pour sa part quantité de dessins et de gravures, parmi lesquelles un ensemble de l’artiste allemand Carl Wilhelm Kolbe (1757-1835) et d’autres planches allemandes créés autour de 1800.

À cette époque, les différents musées doivent alors essentiellement compter sur la générosité de la Société des Arts, créée en 1776, et celle de ses membres. Ces engagements civiques vont se prolonger dans la création de la Société auxiliaire du Musée d’art et d’histoire, fondée en 1897. Alors que la réunion des diverses collections, propriété de la Ville, est votée, en mars de cette même année, par la Classe des Beaux-Arts et la Société d’histoire et d’archéologie en vue de former un musée local, il est décidé de créer « une Société du Musée destinée à venir en aide à cette institution ».

La Société auxiliaire

Moins d’un mois plus tard, la Société auxiliaire voit le jour. Sous l’impulsion de Théodore de Saussure, la structure est mise en place et peut rapidement entrer en activité. Destinée, comme le stipulent ses statuts, à « provoquer autant que possible la réunion, dans un seul musée, des collections artistiques et archéologiques de la Ville et de l’Etat », elle doit également « contribuer au développement de ces musées, spécialement en ce qui concerne l’archéologie, l’art ancien et l’art décoratif ». L’assemblée constitutive se donne encore pour but de « veiller à la conservation des monuments du passé ». La première urgence consiste alors à défendre la création d’un musée et à rechercher un terrain propice à sa construction[3] [fig. 1].

Dans le sillage de l’Exposition nationale de 1896, qui a permis la mise en lumière de nombreuses collections particulières, aux propriétaires desquels il a été fait appel à cette occasion, le comité de la Société se lance dans la promotion de son projet de musée auprès de ces amateurs. Ils visent à susciter leur intérêt, non seulement afin de récolter des dons pécuniaires, mais également à générer des donations aussi nombreuses que possible. Priorité est donnée aux objets provenant de Genève et ses environs, mais le champ s’élargit rapidement de sorte que les locaux, qui n’ont pas la possibilité de visiter les musées des grandes capitales, puissent toutefois avoir accès à d’autres cultures et des formes variées d’artefacts. Première acquisition, l’horloge astronomique de table en argent, pièce de maîtrise d’André Millenet, compte parmi les plus prestigieux cadeaux qui seront faits par la Société [fig. 2]. L’année suivante, en 1898, elle s’aventure dans une entreprise d’envergure : le contenu du château grison de Zizers étant mis en vente pour 30’000 CHF, il est décidé de lancer une souscription – elle rapportera les deux-tiers de la somme – que viennent compléter des fonds de la Société auxiliaire. Cette initiative, soutenue par le secrétaire de cette organisation, l’archéologue Jacques Mayor, restera toutefois une exception dans le genre, étant donné le caractère extra-cantonal du bâtiment. Dix ans plus tard, c’est le salon d’un château genevois, celui de Cartigny, que les amis de la Société acquièrent, corniche et plafond compris.

À cette même époque, d’aucuns émettent le souhait d’allouer, en parallèle, des fonds de la Société à la construction du musée ; un rappelà l’ordre s’impose et le comité précise que les ressources « sont destinées au contenu du Musée plutôt qu’à son contenant »[4]. Le Musée d’art et d’histoire est inauguré en 1910, date à laquelle le Cabinet des estampes lui est rattaché.

En 1922, année de son vingt-cinquième anniversaire, la Société fait paraître un premier volume d’articles consacrés aux collections du MAH. Sous son impulsion, le Cabinet des estampes est par la suite installé, en 1952 au sein de l’immeuble situé Promenade du Pin 5, afin de gagner de l’espace dans le « Grand Musée ». La Société demande également, pour « donner plus d’air à notre Musée », de « mettre toute la sculpture dans la cour du Musée que l’on pourrait couvrir d’une verrière », projet qui ne verra pas le jour. Plus tard, lorsque survient la crise, elle est la première à s’insurger publiquement contre les coupes budgétaires proposées par le Conseil administratif de la Ville, arguant à juste titre que de trop importantes restrictions dans les montants alloués au musée mettraient en péril son existence[5].

Avènement des Amis

Dès 1948, la Société auxiliaire change de nom pour devenir « Société des amis du musée d’art et d’histoire ». Cette dernière s’inscrit alors dans la continuité des objectifs fixés cinquante ans plus tôt et doit continuer à « intéresser le public aux collections artistiques, historiques et archéologiques de la Ville et de l’Etat de Genève », mais aussi « contribuer à leur développement ». Si le comité comptait jusqu’alors des collaborateurs du musée, assurant le lien entre les deux entités, il n’est pas jugé nécessaire de maintenir leur présence en son sein. À cette époque, le nombre de membres diminue fortement et la Société connaît quelques années difficiles, avant qu’elle ne regagne une certaine énergie et voit la popularité croître à nouveau grâce à une campagne de recrutement des plus efficaces. Les revenus de la SAMAH, constitués principalement des cotisations versées par ses adhérents, ne sont toutefois pas suffisamment importants pour permettre de poursuivre des acquisitions majeures. Cette période est marquée par le début d’achats d’art moderne, plus accessibles : une gouache de Bram Van Velde ou une toile du peintre Charles Rollier. Il s’avère aussi de plus en plus difficile pour les Amis de parvenir à étoffer les collections de chacun des départements du musée. En 1973, la création de l’association pour un musée d’art moderne vient décharger la SAMAH, puis quelques années plus tard, l’Association pour l’étude de l’art antique, Hellas et Roma, constituée par quelques mécènes et spécialistes, renforce à son tour l’aide apportée au musée.

Lors de la centième assemblée générale ordinaire de la Société, sa présidente Manuela Busino ne manque pas de relever que « ce qui frappe avant tout, c’est sa continuité, sa constance, son opiniâtreté dans la poursuite du but qui lui a été confié voilà cent ans », à savoir venir en aide au MAH[6].

Vers un mécénat engagé

Certains mécènes et membres de la SAMAH, soucieux de pouvoir contribuer à son action, effectuent d’importantes donations à titre individuel. Tel est le souhait de Pierre Darier, qui a offert L’Enfer de Jean Fautrier ou d’autres sociétaires. Au début des années 2000, l’ensemble exceptionnel d’antiquités byzantines de Janet Zakos intègre à son tour les collections du MAH. Fait exceptionnel (et unique à ce jour), le propriétaire du Portrait de Jeanne Pontillon de Berthe Morisot offrira même son tableau à la Société, lui laissant le soin d’en gérer le prêt au musée.

Dans la suite de leur engagement, certains mécènes poussent la philanthropie jusqu’à la création de fondations destinées elles-mêmes à poursuivre leur engagement après leur disparition.

Créée par le couple de collectionneurs Ernst et Lucie Schmidheiny, la Fondation Garengo – aujourd’hui dissoute – offrira au musée une trentaine d’œuvres, parmi lesquelles un panneau de Jan I Brueghel figurant un Bouquet de fleurs, d’autres fleurs – de la main de Vincent Van Gogh cette fois–, ou encore La Cabane de Sainte-Adresse de Claude Monet.

Fondée en 1973, la Fondation Jean-Louis Prévost figure parmi les plus importants donateurs du musée avec plus d’un millier d’objets ; notons en particulier Baigneurs au repos de Paul Cézanne et Fleurs sur un banc  de Gustave Courbet ; en association avec la Fondation Gandur pour l’art, c’est une figure de Corot, sujet rare chez l’artiste, qui sera acquise pour intégrer les collections du MAH[7].

Dons et soutien

Les achats d’œuvres destinées à enrichir les collections du MAH constituent, comme cela a été vu précédemment, l’un des fondements de la Société. La nature de ces acquisitions fera longuement débat : alors que certains pensent qu’il faut s’en tenir à des pièces anciennes provenant de Genève et ses environs, d’autres, dont les visions plus larges tendent à l’ouverture du musée, penchent pour des œuvres modernes non seulement suisses mais aussi étrangères. S’il s’avère laborieux, et sans doute indigeste, d’établir ici la liste exhaustive des très nombreux dons de la SAMAH au musée, il convient toutefois de s’arrêter sur un certain nombre d’œuvres d’art et d’objets acquis par la Société des amis ou à l’achat desquels elle a contribué. La Société, dès sa création, ne s’attache pas à enrichir un département plutôt qu’un autre, mais vise à compléter les collections au gré des opportunités et des besoins. Dans l’ensemble, sa politique d’acquisition est marquée par la diversité. Certains artistes font l’objet de plusieurs donations, tel Jean-Etienne Liotard ou Jacques-Laurent Agasse, tous deux considérés comme des figures emblématiques de la peinture genevoise. Citons notamment, pour ce dernier, le Portrait équestre de Lord Heatfield par Agasse, offert en 1952[fig. 4]. Il sera suivi, entre autres, d’un buste en terre cuite de Voltaire à l’antique par Jean-Antoine Houdon en 1955, ou encore de la série de dessins préparatoires de Vallotton pour ses Instruments de musique, exécutés en 1896-97 et acquis par la SAMAH en 1973 : le violoncelle, la flûte, le violon, le piano, la guitare et le piston. À l’occasion de ses cent ans d’existence, la Société fait don au musée d’une autre œuvre de Félix Vallotton, Femme, châle rose, cousant à la lampe, poupées, de 1901 [fig. 5]. Puis pour le centenaire du Musée d’art et d’histoire, en 2010, les Amis du Musée font cadeau d’un exceptionnel Corot de 1852 représentant une très rare vue de Genève [fig. 6][8].

L’année suivante, le Musée d’art et d’histoire approche la SAMAH pour lui proposer de participer à l’acquisition d’un groupe de 25 planches de Claude Gellée, dit Le Lorrain. La Société donne alors 20’000 CHF, et le montant est complété par des dons complémentaires de membres. Avec les dessins de Vallotton et une série de vues de Venise par Marieschi (acquises en 1983), il s’agit de l’un des achats les plus importants concernant la collection d’œuvres sur papier. Ces trois groupes marquent vraiment la collection et soulignent l’orientation qui lui sera donnée par la suite.

Plus récemment, la Société a également démontré, par des achats, qu’elle ne consacre pas exclusivement ses fonds aux beaux-arts, mais qu’elle est attachée également aux arts décoratifs et au 8ème art grâce à l’achat du vase Celerina de Philippe Cramer, réalisé en argent massif destiné à la Maison Tavel. Elle participe aussi à l’achat de photographies de David Douglas Duncan, acquises en 2013 suite à l’exposition « Picasso à l’œuvre »[9].

Soucieuse de compléter des collections déjà très importantes, la SAMAH a également à cœur leur conservation dans des conditions aussi optimales que possible et la restauration des pièces fragilisées, afin d’en assurer la transmission aux générations futures. À cet effet, elle a permis l’achat d’une table aspirante couplée à une chambre d’humidification destinée à l’atelier de restauration et de conservation des œuvres d’art du musée.

Forte de ce riche passé, la Société continue à défendre le musée et s’emploie à faire croître ses collections en vue de pouvoir offrir aux Genevois et aux visiteurs venus de tous horizons des merveilles à contempler, riches témoins de leur époque. L’envol de la cote de certains artistes et la croissance exponentielle des prix sur le marché de l’art depuis quelques décennies risquent de freiner ou de ralentir les acquisitions d’œuvres importantes. C’est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, le Musée d’art et d’histoire compte sur la générosité indéfectible de ses Amis.

Philippe Clerc, mermbre du Comité SAMAH
Texte publié dans « Les Collections du Musée d’art et d’histoire de Genève », Editions Favre SA, 2019


[1] Christian Rümelin, « Le Cabinet des estampes à Genève. Abrégé d’une histoire »,  Nouvelles de l’estampe, no.221-222, p.27.

[2] Christian Rümelin, « L’une des perles des collections actuelles : la collection d’estampes entre 1870 et 1910 »,  Genava, no.58, 2010, pp.123-126.

[3] Claude Lapaire, « De la Société auxiliaire à la Société des Amis, 1897-1997 », Genava, no.45, 1997, p.164.

[4]Manuela Busino, « Société des Amis du Musée d’art et d’histoire de Genève, 100e assemblée générale ordinaire Rapport de la Présidente pour la saison 1996-1997 », Genava, no.45, 1997, p.194.

[5] Claude Lapaire,op. cit., p.168.

[6] Manuela Busino, op. cit.Genava, no.45, 1997, p.196.

[7] Claude-Olivier Rochat, « Société des Amis du Musée d’art et d’histoire. Sans mécènes, pas de musée »,Genava, no.60, 2012, p.39.

[8] « Société des Amis du Musée d’art et d’histoire », Genava, no.59, 2011, p.151.

[9] « Société des Amis du Musée d’art et d’histoire », Genava, no.61, 2013, p.136.

Aujourd’hui

La Société des Amis du Musée d’art et d’histoire compte environ 1000 membres. Son action principale consiste à faire connaître et apprécier le musée à ses adhérents. Elle leur offre un accès privilégié, en leur faisant découvrir sa face cachée et ses acteurs. Ils sont en effet régulièrement conviés à des activités avec des conservateurs et des spécialistes.

Depuis quelques années, notre Société a considérablement développé ses activités. Elle propose à ses membres un grand nombre de visites guidées des expositions en cours et organise des événements  en dehors du Musée: excursions,  conférences, voyages, visites de collections privées et d’autres institutions genevoises.

Notre Musée et ses annexes ne vivent pas que de dons. Ils doivent aussi être portés par l’intérêt du public. L’autre vocation de notre Société consiste donc à soutenir les efforts de la direction du Musée, à attirer de nouveaux visiteurs et à favoriser les échanges entre conservateurs et Genevois.